


La rencontre commence comme beaucoup aujourd’hui.
Par un message sur Instagram.
Quelques échanges. Une curiosité partagée. Et très vite, l’envie de comprendre ce qui se cache derrière un lieu que l’on croit connaître… sans vraiment le connaître.
Claire Delétoille s’occupe des réseaux sociaux de 19GB et communique sur des ventes du Crédit Municipal de Paris, plus familièrement appelé « Ma Tante ».
Un surnom ancien, chargé d’histoire, qui dit déjà beaucoup du lien intime entre cette maison tricentenaire et celles et ceux qui y déposent un objet.
Mais Claire n’est pas seulement une voix numérique.
Elle est une mémoire vivante du lieu.
Une femme de bijoux, d’objets, d’histoires, et surtout… de relations humaines.
« Ma Tante » : une institution née pour lutter contre l’usure



Fondé au XVIIIᵉ siècle, le Crédit Municipal de Paris est un service public de l’État, créé pour offrir une alternative éthique à l’usure.
On y dépose un objet — bijou, montre, pièce d’or, œuvre d’orfèvrerie — non pour le vendre, mais pour obtenir un prêt sur gage.
Une anecdote célèbre raconte que le fils du Prince de Joinville y aurait déposé une montre afin de régler des dettes de jeu, à l’époque de la reine Marie-Amélie.
La grande et la petite histoire se croisent ici en permanence.
Priser un bijou, ce n’est pas seulement donner un prix
Au CMP, le fonctionnement est précis, rigoureux, mais profondément humain.
Un client dépose un bijou.
Il est analysé par un assesseur — c’est ainsi que l’on nomme la personne chargée de donner une estimation.
Gemmes, métaux, poinçons, état, époque, histoire de la pièce : rien n’est laissé au hasard.
L’estimation permet d’accorder un prêt équivalent à environ 50 % de la valeur estimée.
Si le client rembourse le prêt (et les intérêts), il récupère son bijou.
S’il ne le fait pas, l’objet est destiné à la vente aux enchères — parfois après un an, parfois après des années, certains bijoux pouvant rester jusqu’à vingt ans en gage, les intérêts étant réglés chaque année.
Seuls 7 à 10 % des objets déposés partent réellement à la vente.
L’anonymat est absolu.
Et les frais de vente, entre 10 et 18 %, restent sans commune mesure avec ceux des maisons de vente privées, souvent autour de 30 %.
Claire, ou l’art de rendre l’objet à sa dignité



Claire a travaillé au CMP de 1987 à 2024.
Une carrière entière passée au contact des objets… et des gens.
D’origine britannique, elle concilie dans les années 80 vie personnelle et professionnelle, vie familiale, tout en développant une connaissance fine des bijoux, des gemmes, et plus largement des objets de valeur.
Ce qui frappe immédiatement chez elle, c’est l’absence de filtre, la relation directe, sincère, presque évidente.
Claire ne parle pas des objets.
Elle engage un dialogue avec eux.
Elle évoque la chaleur d’un bijou tout juste retiré, encore imprégné de la présence de celui ou celle qui le portait.
Un geste financier, oui — mais profondément humain.



Préparer une vente : un travail d’orfèvre
Préparer une vente, au CMP, ce n’est pas aligner des lots.
C’est :
- identifier chaque élément,
- reconnaître les gemmes,
- lire les poinçons,
- replacer l’objet dans un mouvement historique,
- comprendre son usage, son époque, son intention.
Claire est passionnée par l’histoire du bijou, la petite comme la grande Histoire .
Chaque objet porte un récit différent, selon celui qui le regarde, celui qui l’a possédé, celui qui va l’acquérir.
Dans un contexte où l’actualité nous rappelle brutalement la fragilité du patrimoine — comme avec le récent vol au Louvre — cette attention portée aux objets prend une résonance particulière.
Des bijoux aux arts de la table : même exigence, même sens



Au CMP, Claire n’a pas travaillé uniquement sur les bijoux.
Elle a aussi géré les arts de la table : orfèvrerie, cristallerie, porcelaine, objets de décor.
Des pièces aux noms incroyables.
Des objets faits pour servir, pour recevoir, pour dresser une table.
Dresser une table, dit-elle, c’est prendre la responsabilité du bonheur de ceux qui s’y assoient, le temps d’un repas.
Une forme d’art de vivre, aujourd’hui à réinventer pour le XXIᵉ siècle, à l’heure où les usages changent.
Rien ne se perd.
Tout se transforme.


« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »
La phrase d’Alfred de Musset s’invite naturellement dans la conversation.
Pourquoi faire ce métier, finalement ?
Parce que, comme le dit Claire, nous ne détenons pas les objets.
Ils nous accompagnent.
Ils traversent nos vies.
Ils portent une part de nous avant de passer à d’autres mains.
La transmission des objets est une transmission silencieuse.
Elle n’existe que si l’on sait mettre de la valeur, au sens économique comme au sens humain.
Le feu de la vente, et la beauté des adieux
La vente est un moment clé.
Pour le client, pour l’objet, pour celui ou celle qui le prépare.
Claire a toujours eu à cœur de mettre en beauté les pièces, de leur rendre justice avant qu’elles ne partent vers d’autres continents, d’autres tables, d’autres histoires.
Il y a, au CMP, quelque chose du musée.
Des pièces d’exception que l’on ne reverra peut-être jamais.
Et le feu très particulier des enchères, où l’objet change de vie, de mains .
Merci Claire
Merci de nous faire aimer les objets.
De nous rassurer sur la seconde main, sur la transmission, sur la valeur.
Merci de rappeler que prendre soin des objets est une vocation, à la croisée de l’art de vivre et de l’attention au monde.
Regarder le passé.
S’émerveiller encore.
Et accepter que les objets ne nous appartiennent jamais tout à fait.
Merci Claire, pour cette leçon.
PROFIL LINKEDIN – https://www.linkedin.com/in/claire-del%C3%A9toille-poublan-69656584
